Jouer sans chef d’orchestre n’est pas une doctrine, mais une proposition musicale : replacer le geste et l’écoute au cœur même de la synchronisation orchestrale.
Je viens de la musique de chambre, cette discipline où rien ne se délègue, où chaque respiration engage, où la musique naît du regard et de l’écoute. C’est là que j’ai trouvé mon ancrage le plus profond, là où se révèle peut-être le sens premier de la musique. Fondé sur cette attention partagée et la force du lien visuel, cet ensemble explore une grande richesse de texturessonores à travers les époques : du trait spirituel de Bach au grand répertoire classique, jusqu’aux élans les plus incisifs de la musique moderne.
Avec Notte Bianca, je voulais créer un lieu où la musique se construit de l’intérieur : dans le temps long, dans le doute, parfoismême dans le désaccord. Un espace où l’on cherche ensemble, avec des leaders mais sans chef, jusqu’à atteindre une forme de cohésion presque organique, parfois proche de la transe collective. Ici, chaque respiration engage l’ensemble.
Aux côtés de musiciens chambristes accomplis, notamment de remarquables quartettistes, portés par des violons solos de premier plan, Notte Bianca devient un espace de liberté musicale où chacun prend pleinement part au projet artistique. Chaque musicien y porte une responsabilité accrue : faire corps avec les autres, proposer dans l’écoute, et inscrire sa voix dans une vision commune. Cet orchestre de chambre s’inspire d’une pratique ancienne, proche de celle du XVIIᵉ siècle par son effectifresserré autour du piano, tout en s’ancrant résolument dans le XXIᵉ siècle.
Notte Bianca — « les nuits blanches » — porte en elle un paradoxe fondateur. La nuit blanche est, par essence, un espace de solitude, de veille intérieure, d’intensité intime. Elle est ce moment suspendu où le temps se dilate, où la pensée vagabonde, oùla perception s’aiguise. Pourtant, ici, elle devient un lieu partagé. L’ensemble naît précisément de cette tension : comment transformer une expérience profondément individuelle en un geste collectif ? Comment faire d’une veille solitaire uneconscience commune ? C’est dans ce frottement entre l’intime et le collectif que se déploie l’identité de l’orchestre. Les œuvres s’enchaînent comme autant de paysages émotionnels, et entre les notes comme entre les pièces se tisse un récit sensible. La musique devient un espace de circulation, où chacun veille — pour soi, mais aussi pour les autres.
Cette démarche se veut ouverte, tout en maintenant une exigence musicale constante. Elle cherche à retisser un lien avec lepublic, à faire de la scène un lieu vivant, sensible, incarné. La musique dite « classique » n’a pas vocation à être figée ou distante: elle peut redevenir un espace d’intimité, de transformation, et parfois de vertige partagé.C’est dans cet espace libre, exigeant, intensément vivant que je me situe comme musicien — entre les lignes, au-delà des notes.